Archives du mot-clé BD

Utopiales 2017 – 1ère journée : Le temps dans des cases

Pour cette conférence nommée Le temps en BD étaient reçus Valérie Mangin et Denis Bajram qui ont travaillé ensemble sur la bande dessinée Abyme, une œuvre qui parle bien entendu de mise en abîme. On pourra pas faire plus explicite. Avec eux, on comptait aussi Grégory Panaccione et Giorgo Albertini qui ont tous deux travaillé sur Chronosquad et Yoann à qui l’on doit les aventures du Marsupilami.

Les intervenants firent une rapide entrée en matière en évoquant la BD L’Art Invisible de Scott McCloud. C’est qu’il est difficile d’aborder le sujet du temps dans la bande dessinée sans parler de cette œuvre qui en fait à la fois la théorie et la démonstration. A dire vrai, la conférence aurait pu se résumer à une heure de lecture de cette BD, mais je suppose que dans ce cas on aurait invité Scott McCloud tout seul et ce n’était pas vraiment le but.

Cette conférence fut riche en expériences, illustrées au projecteur par des extraits de travaux des intervenants et d’autres artistes. On put ainsi observer un exemple de temporalité étalée sur un décor, là où un personnage était vu au départ d’un chemin qui se déroulait sur toute la page jusqu’à la destination finale. Le voyage, seulement commencé par le protagoniste est ainsi laissé au regard du lecteur qui cheminera le long du sentier.

Une case d’un album de Tintin nous montrait aussi la décomposition d’un mouvement répartie sur différents personnages. En l’occurrence il s’agissait du mouvement d’attaque de plusieurs soldats semblables en apparence et en uniforme, qui avançaient chacun d’une étape : l’un armait, le second se levait, le troisième tirait et le quatrième allait en avant.

Il était difficile d’être exhaustif car selon que l’on se trouve dans une même image, que l’on passe d’une case à une autre ou d’une page à la suivante, les possibilités de mesure du temps sont différentes. Parmi les exemples proposés, on pouvait voir la courbe d’un soleil étalée sur toute une page, mais découpée en une succession de cases, chacune montrant la position des personnages alors qu’ils approchaient de l’astre.

Il est important de hiérarchiser les éléments d’une bande dessinée, en comptant par exemple le fait que les plus grandes cases tiennent lieu d’ancres temporelles. Au sein d’une case, la position des bulles pour un dialogue donne par exemple du rythme à la conversation. Ainsi, des bulles qui s’empilent dans une case haute et étroite forment un dialogue aux répliques qui s’enchainent, alors que les personnages se répondent du tac au tac ou empiètent l’un sur la parole de l’autre.

D’autres détails peuvent influencer la perception du temps par le lecteur. Le dessin du trait peut ainsi donner de la vitesse ou de la dynamique à la scène. La densité du texte dans une case peut prolonger le temps de lecture et donc rallonger les événements présentés.

A un point de l’heure, il fut utile de préciser que ces « règles » étaient principalement admises en occident. D’autres cultures fonctionnaient selon d’autres codes, comme les manga qui se lisent de droite à gauche d’une part, mais dont les dialogues se lisent en plus de haut en bas.

Enfin, la conférence se conclut sur la question de savoir si les créateurs n’étaient pas trop frustrés par la démesure entre le temps de réalisation d’une BD et le temps de sa lecture. Mais les intervenants n’en étaient pas inquiétés, car d’après eux une bande dessinée connait toujours plusieurs lectures. Il y avait ainsi d’abord la lecture du texte, aussi rapide que s’enchainent les dialogues, puis des lectures successives où le lecteur s’attarde sur les images. Et pour chacune de ses relectures, la vision de la bande dessinée s’affine et se précise pour en saisir les moindres détails.

En un sens, la BD c’est un peu comme un film qu’il n’est pas bizarre de mettre en pause ou de rembobiner régulièrement pour en décrypter les images.