Utopiales 2017 – 1ère journée : Post-apo fascinant

Durant la première semaine de Novembre avaient lieu les Utopiales de la Cité des congrès de Nantes. Mais alors qu’est-ce donc que les Utopiales ? Il s’agit d’après le programme d’un Festival International de Science-Fiction. Chaque année il se déroule autour d’un thème particulier, cher aux auteurs du genre. L’an dernier c’était les Machines, cette année ça a été le Temps. Mais le spectre par lequel est abordé ce thème ne s’arrête pas à la littérature. Au cours des conférences qui ont lieu à chaque heure, on entend parler de cinéma, de bande dessinée, de jeux vidéo et même de jeu de rôle. Des courts et longs métrages abordant le thème présenté peuvent être visionnés, un espace de démonstration permet à des studios de jeux vidéo de présenter leurs projets et un pôle ludique est même ouvert pour les amateurs de jeux de société et jeux de rôle.

Si je vous en parle aujourd’hui, c’est parce que j’ai prévu de retranscrire au fil de plusieurs articles les conférences auxquelles j’ai pu assister. Considérant mon domaine d’étude, j’ai évidemment privilégié les conférences sur le jeu vidéo. Mais est-ce que je me suis arrêté à ça ? Non bien sûr que non, d’une part parce que je suis un gars curieux et d’autre part parce qu’un créateur se doit d’enrichir sa culture sur autant de points que possible.

La première conférence portait donc l’intitulé Le Post-apocalyptique : quelle fascination pour les auteurs ?

Les invités pour cette table ronde étaient Xavier Mauméjean auteur notamment de Car je suis Légion, Karim Berrouka qui a écrit entre autres Le Club des punks contre l’Apocalypse zombie, Olivier Cotte le scénariste de la BD Le lendemain du monde et Olivier Gechter qui apparemment aime détruire le monde dans ses nouvelles. Voici donc ce qu’il ressort de cette heure de discussion.

Petit historique du post-apo
Tout d’abord, le post-apo n’a rien de neuf. Avant même que le mot « Apocalypse » existe, Gilgamesh nous parlait d’un après catastrophe globale. Des siècles plus tard, après le passage de la grande peste, on peut presque parler de post-apocalypse pour les populations européennes qui ont conservé un grand traumatisme de l’épidémie et dont les cultures et représentations se sont ajustées en conséquence. On peut citer par exemple l’apparition de la Peste dans les rangs des Quatre Cavaliers de l’Apocalypse et qui remplace la Conquête. Une réflexion fut aussi faite sur le vécu des populations de Hiroshima et Nagasaki, qui après les événements de la guerre erraient dans une forme d’apocalypse locale, entre lutte pour la survie et suspension des lois et des règles.

Mais c’est tout de même dans les années 70, avec la menace d’une guerre nucléaire proche, que le genre trouve son essor, Soleil vert semblant par exemple une œuvre fondatrice dans le domaine. A l’époque, le focus était placé sur ce qui avait mené à la destruction globale, ce qui a sans doute donné suite aux grandes vagues de films catastrophe des années suivantes. Maintenant cependant, on le porte plutôt sur la reconstruction qui fait suite à l’apocalypse. Et il est vrai que notre époque est riche en pratiques alternatives, comme si les générations actuelles étaient moins concernées par la disparition de leur mode de vie que par leur désir de se détacher des codes de société actuels.

Pour ce qui est des codes d’écriture, on fit la distinction entre deux apocalypses : l’apocalypse de l’aube et l’apocalypse du crépuscule. Le premier offre au lecteur une fin ouverte, alors que le second se termine plutôt sur une fermeture et un constat des événements présentés. En somme, l’un invite le lecteur à la réflexion, alors que l’autre fait le bilan des pensées de l’auteur sur le sujet.

Fut aussi évoquée l’existence d’apocalypse « douce », avec l’exemple d’une œuvre où la race humaine entière devient stérile et s’éteint donc lentement, mais sûrement.

La licence absolue, le chaos global
Le genre post-apocaplyptique se caractérise par sa représentation de la licence absolue : un temps de plein droit, de chaos généralisé et de liberté totale. Ce concept est notamment explicité dans le livre Car je suis Légion où Babylone entre dans un état de temps suspendu, c’est à dire que en dehors du temps, les lois et les règles n’ont plus cours. Ainsi, pendant une journée entière tous les interdits sont levés dans la cité et le chaos se répand. On y voit donc une forme d’apocalypse maîtrisée par les autorités religieuses qui décident du début et de la fin de ce temps suspendu. Cette idée de chaos maîtrisé fascine et intrigue, car elle est notamment liée à la peur d’une violence normalisée, acceptée dans la société. Le post-apo, c’est ainsi une façon d’exorciser les peurs de notre société en leur donnant corps et en les couchant par écrit.

Notons que le terme employé ici est bien chaos et pas anarchie. Sans doute car les auteurs de science-fiction, contrairement à d’autres catégories socioprofessionnelles, sont capables d’éviter cet abus de langage et de reconnaître la véritable définition de l’anarchie qui est un système de société où l’ordre est individuel et personnel, et non hiérarchique.

Dans le milieu post-apocalyptique, ce milieu de chaos global donc, deux voies s’ouvrent généralement aux personnages. Ils peuvent entretenir le chaos, ou chercher à bâtir voire rebâtir un semblant d’ordre. La bataille de l’Ordre et du Chaos est d’ailleurs un thème fort du post-apo, et les personnages présentent tantôt une défiance vis à vis d’un ordre établi, tantôt une volonté de remettre de l’ordre dans leur société ou tout simplement d’ordonner une société nouvelle. Xavier Mauméjean pour sa part, nous confiait qu’il avait pris plaisir dans son livre La Ligue des Héros à introduire le chaos post-apocalyptique dans l’esthétique bien ordonnée du steampunk, et à opposer les deux genres.

Tout détruire pour mieux reconstruire
Plusieurs des auteurs ont avoué un certain plaisir à raser les bases de la civilisation telle qu’on la connaît. L’idée de balayer les codes pour un nouveau départ est bien sûr l’une des grandes motivations du post-apo. En ce sens, les récits de ce genre peuvent être résumés par la question « Et si telle ou telle composante de notre mode de vie actuel disparaissait ? ». Les auteurs peuvent ainsi désigner un aspect de notre civilisation qui leur déplaît, et décrire ensuite un monde qui s’en passe.

Parfois, on repart de bases connues de la société précédente, comme le commerce. Et si cette remise à zéro des compteurs peut sembler propice à la conception d’une utopie, les auteurs ne semblaient pas si enthousiastes à cette idée. C’est vrai que dans un festival qui s’appelle « Les Utopiales » on ne s’attend pas forcément à ce que le concept de l’utopie soit écarté si vite, mais ne vous inquiétez pas, on s’y fait après la première année.

Pour exemple Apocalypse 2024, représentait une utopie factice et finalement plus effrayante que le chaos. Ce récit démontrait qu’une société idéale ne pouvait être atteinte et qu’il convenait de toujours remettre en question les rouages d’une communauté en apparence parfaite. A cause de cela, il fallait se tourner vers d’autres modèles, favoriser l’évolution naturelle à la stabilité qui n’existait de toute façon que pour les sociétés les plus simples. On prenait pour exemple ici les tribus aztèques et maya, bien plus épanouies lorsqu’elles tournaient autour de la chasse et la cueillette qu’à la période des grands cultes.

Le post-apocalyptique présente ainsi d’après les auteurs la fin du progrès, mais jamais la fin de l’évolution.

L’école de Palo Alto nous présente toutefois une vérité apparemment immuable. Le test du bon cœur est une expérience qui consistait à poser à un groupe le problème suivant : une catastrophe globale menace d’exterminer l’humanité, mais un bunker permettrait de préserver deux survivants. Le groupe doit choisir entre cinq candidats potentiels : un prêtre, un soldat, un médecin, une prostituée et un jeune garçon. Presque à tous les coups, c’était le petit garçon et la prostituée qui gagnaient leur place dans le bunker, démontrant ainsi que en cas d’extinction l’être humain semblait favoriser la préservation de la fertilité et de l’innocence.

L’aspect psychologique
Un autre intérêt du post-apocalyptique est de mettre le héros de l’histoire à l’épreuve, organiser sa survie dans un milieu semé d’embûches et sans repère. Cette approche est notamment abordée dans les écrits de J.G.Ballard où les héros trouvent la force de survivre en plongeant dans leur inconscient.

Il s’agit ensuite de mettre en scène le syndrome du survivant, de conter le deuil d’une société disparue. Dans le post-apo, le meilleur comme le pire des individus peut-être révélé, car tous les interdits sont levés. C’est un thème qui est dominant dans Le Jour des Fous d’Edmund Cooper. Pour vous donner une idée de ce que c’est que d’observer un auteur en pleine création, c’est un peu comme regarder un enfant au dessus d’une fourmilière.

C’est donc avec cette perspective d’expérimentation démiurgique que le post-apo offre un contexte favorable à l’établissement d’un ordre nouveau. Mais contrairement à la fantasy qui peut présenter différents modes de société sans les expliquer, l’univers post-apocalyptique fonde sa création sur des réflexions sur l’ancien ordre établi et sur sa disparition. Il permet de malmener les codes du monde actuel et de mettre à l’épreuve les rouages de son fonctionnement, tout comme ceux de la société nouvelle.

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